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Résilience et reconversion : le parcours de Laure

Laure a 15 ans quand un agent parisien la traite de « vache suisse » lors d’un casting. Elle en a 41 quand elle m’ouvre la porte de sa maison entre Lausanne et Genève, thérapeute spécialisée en addictologie, entourée de ses deux bulldogs. Entre ces deux âges, il y a le mannequinat, quinze ans de cocaïne et de cannabis, un braquage à main armée, un mariage sauvé de justesse, et une reconversion professionnelle qui n’avait rien d’écrit à l’avance.

Quand elle me raconte son parcours, à mon micro, je découvre une histoire de résilience qui ne ressemble à aucun cliché du développement personnel. Pas de déclic soudain et lumineux, mais quinze ans à consommer sans jamais nommer le problème, jusqu’à ce qu’un matin, son mari Vincent pose enfin les mots. Dans un second épisode, Laure devient plus concrète encore : elle donne les clés pour reconnaître une addiction, chez soi ou chez un proche, et pour savoir quoi faire quand on se sent démuni face à quelqu’un qu’on aime.

Qui est Laure avant de devenir thérapeute ?

À 15 ans, Laure est repérée par un agent à Genève, encore scolarisée, encore mineure. Il lui vend du rêve, puis lui annonce à Paris qu’il faut perdre quelques kilos, que les vaches suisses, ici, ça ne marche pas. Elle grandit dans une famille bourgeoise où l’apparence compte déjà énormément, les bonnes notes, la tenue à table, le sport le mercredi. Le mannequinat ne fait que prolonger ce monde-là.

À Paris, elle vit seule, sans téléphone portable, avec une carte du métro et une discipline qu’elle n’a pas encore à cet âge. Les castings s’enchaînent, quatre ou cinq par jour parfois, et le jugement tombe sec : non, ça ne va pas être possible. Elle rentre le soir en se demandant ce qu’elle vaut. Sa carrière démarre pourtant bien, elle décroche des campagnes pour Morgan, des catalogues pour Chanel ou Balmain, des défilés. Sur le papier, tout fonctionne.

Comment un braquage a-t-il mis fin à cette vie parisienne ?

La vie nocturne fait déjà partie du décor, cannabis et alcool en soirée. Une nuit, un ami la rejoint chez elle après une fête, suivi par un gang armé qui veut lui voler sa voiture. Les hommes cagoulés forcent la porte, plaquent Laure au sol, vident les poches de son ami. Elle a la peur de sa vie, mais n’appelle pas tout de suite ses parents, terrifiée d’être blâmée.

Elle a raison de le craindre. Le lendemain, son père fait la route depuis Genève et la ramène, sans lui laisser son mot à dire. Elle doit trouver un travail pour rembourser l’argent avancé pour Paris, vendeuse dans une boutique d’habits pour enfants. À la rentrée suivante, elle demande l’internat pour fuir un père avec qui le conflit s’installe. Le deuil de cette carrière interrompue, elle, ne le fait pas.

Pourquoi la cocaïne devient-elle son produit, dès le premier essai ?

À l’internat, le cannabis reprend vite sa place, puis quelques drogues de synthèse. Laure mène une double vie, bonne élève en classe, « lady junkie » dès la sortie des cours. Au lycée, elle rencontre un garçon brillant qui prépare ses examens sous cocaïne, ne dort plus, ne mange plus, et réussit. Elle découvre le monde académique sous effet.

Sa dernière année avant le diplôme, elle essaie la cocaïne pour la première fois. Elle parle d’un feu d’artifice, d’un coup de fouet qu’elle cherchait depuis toujours sans le savoir. Un diagnostic de trouble de l’attention posé bien plus tard, à 40 ans, éclairera cette sensation. Ce que d’autres obtenaient sans effort, elle devait l’arracher à la fatigue. La cocaïne rendait, enfin, tout facile.

Comment une vie peut-elle sembler réussie en apparence et être un naufrage à l’intérieur ?

Diplôme en poche, elle repart à Paris tenter une revanche de mannequin. À 20 ans, elle est déjà trop vieille pour ce métier qu’elle avait commencé à 15. Elle enchaîne les petits jobs, une vie sociale festive, un compagnon qui consomme autant qu’elle mais garde son travail, contrairement à elle. La rupture est brutale, ses affaires jetées dans des sacs-poubelle sur le palier.

De retour à Genève, sa mère lui suggère une école de gemmologie. Laure s’y accroche, sans finir son diplôme, sans jamais quitter la cocaïne. Elle décroche ensuite un bon poste, un bel appartement, elle rencontre Vincent au travail. Les conditions sont réunies, dit-elle. Mais le soir, seule, elle mange des toasts et boit du vin, en se demandant combien de temps elle va encore tenir.

Comment Vincent a-t-il changé la trajectoire de Laure ?

Vincent ne ressemble à aucun homme qu’elle a connu. Simple, discret, il ne consomme rien. Après six mois de travail commun, il lui fait une déclaration. Laure sent alors, pour la première fois, qu’elle a tout pour être heureuse sur le papier et qu’elle va pourtant mourir si rien ne change. Suivre Vincent à Neuchâtel, c’est quitter la fête, ses parents, ses amis, tout ce qui l’entretenait dans la consommation.

Quatre années suivent, qu’elle décrit comme merveilleuses. Le cannabis remplace la cocaïne, faute de partenaire de consommation loin de Genève. Enceinte de jumeaux, son gynécologue lui dit préférer une mère détendue qui fume un joint de temps en temps à une mère hystérique et dépressive. Les garçons naissent, elle s’en occupe, elle tient. Puis l’envie de bouger, de retrouver la ville, revient.

Pourquoi la rechute à Genève a-t-elle été aussi violente ?

Le déménagement se décide pendant que sa meilleure amie apprend qu’elle va mourir d’un cancer. Laure part s’installer seule à Genève avec les deux garçons, pendant que Vincent reste vendre la maison. Elle retrouve son ancien cercle, des amis divorcés, sans enfants, sans obligation de travailler. À la mort de son amie, tout s’effondre en quelques mois. Elle consomme nuit et jour, ne peut plus amener les enfants à l’école, sa mère doit intervenir.

Un week-end, Vincent la trouve dans un état pitoyable. Elle veut partir, disparaît 24 à 48 heures, revient un matin pour prendre ses affaires. Vincent ne l’accuse pas, ne la juge pas. Il lui dit simplement qu’elle a peut-être besoin d’aide. Le lendemain, ils voient ensemble un addictologue. Le mot d’addiction, en quinze ans, n’avait jamais été posé.

Comment reconnaître les vrais signes d’une addiction ?

Laure insiste, elle-même se définit comme une addicte qui se rétablit, jamais comme une ex-addicte. Elle décrit trois signaux qui distinguent une addiction d’une simple habitude à corriger. D’abord l’obsession, organiser sa journée autour de la prochaine consommation, repérer qui continuera après l’after-work avant même qu’il commence.

Ensuite la perte de contrôle, l’incapacité à respecter un engagement pris avec soi-même, boire un verre et ne plus pouvoir s’arrêter, malgré un rendez-vous important le lendemain. Enfin, la persistance malgré des conséquences négatives déjà vécues, un accident évité de peu, des enfants oubliés, et recommencer quand même le soir même. Les excuses trouvées à chaque fois sont, selon elle, le signal le plus révélateur.

Que peut-on faire quand on aime quelqu’un pris dans l’addiction ?

Laure parle d’une honte qui isole, et d’un entourage qui, en confrontant frontalement, ne fait souvent qu’aggraver cette honte. Elle recommande d’accepter un pouvoir d’action limité, sans pour autant se taire. Dire à la personne qu’on l’aime, qu’on la voit souffrir, qu’on reste disponible, compte davantage qu’un discours de raison.

Elle évoque aussi la réduction des risques, éviter que la personne prenne le volant, l’encourager à un contrôle médical. Ce n’est jamais un renoncement, précise-t-elle, mais une manière de limiter la casse en attendant que la personne soit prête.

Ce que cet épisode m’a appris

Le premier enseignement, c’est que l’addiction se nourrit du silence bien plus que de la substance elle-même. Quinze ans se sont écoulés avant qu’un mot juste, dit sans jugement, ne fasse basculer quelque chose. Le second, c’est que le changement radical de Laure n’est jamais parti d’un ultimatum, mais d’un amour qui a tenu bon sans se laisser dévorer par la situation.

Le troisième enseignement me touche particulièrement. Laure rappelle que le rétablissement n’efface rien, il s’entretient chaque jour, une réunion, une étape, un choix renouvelé de ne pas reconsommer. Elle le dit sans détour, elle restera addicte toute sa vie. Ce n’est pas une résignation, c’est une vigilance qui, visiblement, lui permet aujourd’hui d’être heureuse.

Addiction d’un proche : quatre repères concrets

Nommer sans juger

Vincent n’a jamais accusé Laure. Il a décrit ce qu’il voyait, sans qualificatif ni menace, et lui a proposé de l’aide dès le lendemain. Une phrase factuelle, dite au bon moment, pèse souvent plus qu’un discours préparé de longue date.

Accepter son impuissance sans disparaître

On ne force personne à arrêter de consommer. Rester présent, répéter qu’on aime la personne et qu’on sera là si elle demande de l’aide, évite l’isolement qui, selon Laure, nourrit directement l’addiction.

Envoyer une ressource, jamais un ordre

Un lien vers un groupe de parole anonyme et gratuit envoyé sans pression peut être ouvert des semaines plus tard. Laure met elle-même en relation, sur son compte Reset, des personnes isolées avec des groupes proches de chez elles.

Penser à la réduction des risques

Le drug checking, disponible en Suisse, permet de faire analyser une consommation en quinze minutes d’échange, gratuitement et sans jugement. Ce genre de ressource sauve des vies, en attendant que la personne concernée soit prête à demander de l’aide.

Écouter les deux épisodes avec Laure

Laure raconte tout cela avec un recul et une franchise qui dépassent largement ce résumé. Les deux épisodes, son parcours puis ses conseils très concrets sur l’addiction, sont disponibles dans leur intégralité dans La petite voix.

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