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Reconversion professionnelle : Aurélia choisit d’écrire

Aurélia a 23 ans quand elle passe le guichet réservé aux diplomates, à Washington, en Converse et sac à dos. Quelques années plus tard, elle rend son badge, son ordinateur, son téléphone et sa voiture de fonction. Puis elle fait un grand tour de Paris à vélo, les mains vides, avec un sentiment de liberté qu’elle avait rarement ressenti.

Quand elle me raconte son histoire, à mon micro, près de Nantes, je découvre une reconversion professionnelle sans burn-out ni électrochoc. Aurélia n’aime d’ailleurs pas trop ce mot, elle préfère dire qu’elle s’est réalignée. Pas de corps qui dit stop, juste un jour ordinaire où elle décide de changer de vie pendant que tout tient encore debout.

Entre les deux, il y a neuf ans de conseil, des journées qui finissent rarement avant 20 heures, un entraîneur d’athlétisme de 80 ans et une petite voix qu’elle a choisi d’écouter avant qu’elle ne se mette à crier. Dans un second épisode, plus court, Aurélia partage ses conseils pour utiliser l’écriture comme un outil de connaissance de soi, même quand on a peur des fautes.

D’où vient cette soif de livres et de routes ?

Aurélia grandit en Bretagne, entre deux parents enseignants. Elle retient de son enfance deux bagages principaux. D’abord des maisons où l’accès aux livres est illimité. Ensuite des voyages, modestes mais fréquents, en van, en camping-car ou en camping, à travers la France et l’Europe.

Elle y apprend l’imprévu, l’inconnu et un certain rapport au temps long. Elle y gagne surtout une confiance qu’elle entretient encore aujourd’hui. Aurélia le dit avec gratitude : elle ne s’est jamais sentie empêchée, ni dans ses études, ni dans ses départs, et elle mesure ce que cela représente pour une femme.

Après des études de pharmacie à Nantes, puis un master en école de commerce sur la stratégie des industries de santé, elle décroche une mission à l’ambassade de France à Washington. Nous sommes en 2009, Obama mène ses réformes de santé publique. Aurélia, elle, a l’impression d’être dans un film. Pas de prestige ressenti, plutôt un jeu, et la conscience joyeuse que ce ne sera pas la réalité de toute sa vie.

Qu’est-ce qu’on rate quand on regarde la vie d’en haut ?

Il y a une anecdote de son séjour américain que je n’oublierai pas. Depuis l’enfance, Aurélia rêve de survoler le Grand Canyon en hélicoptère. Elle économise longtemps pour s’offrir ce vol. La veille, avec un ami, elle fait la même balade, mais à pied.

La marche dure entre dix et douze heures. On descend dans le canyon, on le longe, on remonte, presque seul, parce que peu de gens s’y aventurent. Il fait chaud, il faut porter son eau et sa nourriture. En remontant, elle retrouve les touristes qui s’arrêtent juste pour prendre une photo, et la scène lui paraît presque absurde.

Le lendemain, l’hélicoptère ne la fascine plus vraiment. Elle n’y est pas actrice, seulement spectatrice. Ce jour-là, elle comprend que rien ne vaut le fait d’appréhender un terrain par le corps et par l’effort. Je trouve que cette image résume déjà beaucoup de la suite de son parcours : Aurélia préfère traverser sa vie plutôt que la survoler.

Comment vit-on neuf ans à 300 % dans le conseil ?

De retour en France, Aurélia est embauchée par un chef d’entreprise rencontré lors d’un congrès à Washington. Il dirige une agence parisienne de conseil, de communication et de stratégie dans le secteur de la santé. Elle pense y rester un temps, elle y passe presque dix ans.

Concrètement, elle arrive au bureau avant 9 heures et repart rarement avant 20 heures. Elle s’y plonge à 300 %, comme toujours, sans trop se poser de questions, parce qu’il lui semble que c’est comme ça qu’il faut faire. Elle vit seule, se loge seule, et répond à des contraintes matérielles bien réelles.

Mais Aurélia n’a pas envie de faire que ça. Le soir, elle sort, enchaîne concerts, théâtres, soirées électorales et manifestations, rentre par les lignes de nuit. Elle connaît chaque arrondissement de Paris comme sa poche. Être au cœur des événements, plutôt que devant un écran, la nourrit et la rassure. Elle s’était fixé une règle simple : tant qu’elle apprend, elle continue. Le jour où elle s’ennuie, elle arrête.

Quand un entraîneur de 80 ans apprend à courir sans montre

Certaines rencontres sèment des graines dont on ne comprend les enseignements que des années plus tard. Pour Aurélia, l’une d’elles s’appelle l’athlétisme. Entre 25 et 30 ans, elle s’entraîne à la course de fond avec un entraîneur qui a déjà passé les 80 ans.

Le dimanche matin, il emmène son groupe près de deux heures dans une forêt entre Paris et Versailles. Lui suit à vélo. Les coureurs, eux, partent sans montre et sans GPS. Son idée est simple : ces objets nous guident mais nous déconnectent de nos propres sensations. Il apprend à écouter son corps, à le connaître, à dépasser des limites qui sont souvent des barrières internes.

Il répète aussi une phrase qu’Aurélia a gardée en elle : arrêtez de dire, faites. Pour elle, la course à pied devient une symbolique de la vie. Il ne faut surtout pas subir le terrain. On part lentement, et on doit arriver mieux qu’au départ. Celui qui subit sa course arrive rarement en bon état, quand il arrive.

Comment naît l’envie de changer de vie quand tout tient debout ?

Le basculement ne se fait pas en un jour, Aurélia insiste. Plusieurs fils se tirent en même temps, sur plusieurs années. Le premier, c’est le temps. Cinq semaines de congés payés lui semblent bien peu, et attendre les vacances pour vivre pleinement commence à lui paraître absurde. Petite, elle n’a jamais rêvé de bureau. Elle a rêvé de routes, de marche, de lecture et d’écriture pendant des jours et des jours.

Le deuxième fil, c’est le sens. Au fil de ses lectures et de ses expériences, elle perçoit une dissonance entre son travail et ses valeurs, héritées d’une famille engagée. Elle se voit contribuer à un système qu’elle déplore par ailleurs. À un moment, ça n’est plus possible.

Le troisième fil, c’est l’écriture, laissée de côté pendant ces années et qui revient comme une lanterne. Et puis il y a les attentats de 2015 à Paris, l’ultime événement. Aurélia y prend conscience de sa finitude. Puisque tant de choses lui échappent, elle décide de se donner à 100 % sur ce qu’elle peut maîtriser, et d’arrêter de vivre au futur ou au conditionnel.

Que se passe-t-il le jour où l’on rend tout ?

Aurélia demande un entretien à son patron, au moment même où il lui propose de s’associer. Elle refuse, parce qu’être plus liée signifie pour elle perdre de la liberté. Il lui demande ce qu’elle va faire. Elle répond qu’elle va écrire un roman, alors qu’elle ne connaît à peu près rien à ce milieu.

C’est un jeudi. Son patron lui conseille de prendre son week-end pour se reposer. Le lundi, il lui demande si elle a réfléchi. Elle le remercie : reposée, elle est d’autant plus lucide, et sa décision n’a pas bougé. Il la connaît assez pour ne pas insister, et ils négocient une rupture conventionnelle.

Le dernier jour, elle rend tout, puis rentre à vélo par un grand détour dans Paris. Autour d’elle, on lui parle de saut dans le vide. Elle, elle part avec un aller simple pour le Pacifique, un pied-à-terre en Nouvelle-Calédonie et une amie installée en Australie. Pendant trois mois, elle voyage et elle écrit tous les jours. Elle n’a ni enfant ni personne à embarquer dans sa prise de risque, et elle sent que c’est maintenant.

Comment l’écriture devient-elle un métier ?

De retour à Nantes, Aurélia consacre encore trois mois à son texte. Elle se lève le matin pour écrire, en sachant que c’est rare, dans une vie, d’avoir seulement ça à faire. Elle décide de passer toutes les portes possibles pour être éditée. Personne ne l’attend, elle le sait. Rester au bord toute sa vie, ce serait ok. Ne pas avoir tout tenté, non. Au bout d’un an d’écriture, elle trouve un éditeur en six mois.

Le roman terminé, l’effet ricochet arrive. Pour se faire une place à Nantes, elle cherche des clubs de lecture et des ateliers d’écriture. Elle n’y trouve pas sa sensibilité. Un jour, à son bureau, le déclic : elle va créer ses propres ateliers, parce que si elle cherche ça, d’autres le cherchent aussi.

Depuis cinq ans, elle anime des ateliers d’écriture et des projets de médiation culturelle, pour des particuliers comme dans des hôpitaux, en milieu carcéral, en entreprise ou dans des quartiers. Elle y réunit des gens qui ne se seraient jamais croisés autour d’une même table. Ils ne sont pas toujours d’accord, ce n’est pas le but, mais ils s’écoutent.

Pourquoi écrire aide-t-il à y voir clair ?

Dans le second épisode, Aurélia décrit l’écriture comme un outil de connaissance de soi. Écrire oblige à mettre en ordre des pensées chaotiques, à faire des choix, à chercher les mots justes. Poser les choses noir sur blanc rend aussi visibles des liens entre des événements, des êtres ou des lieux qu’on ne voyait pas.

Je lui avoue un truc, moi qui pratique le journaling : avant de me lancer, j’ai parfois peur des fautes ou de pensées mal rangées. Elle confirme que cette autocensure est très culturelle, parce qu’on place l’écriture à un niveau d’exigence immense. Dans ses ateliers, la règle est le non-jugement. En littérature, on ne cherche pas à faire joli, on cherche à être juste.

Elle distingue aussi deux écritures. Celle de soi à soi, où l’on dépose sans vocation à être lu. Et celle qui s’adresse à un lecteur, même très restreint, qui demande d’être complet et clair, parce que l’autre n’est pas dans notre tête. La frontière entre fiction et réel reste très fine : même un personnage inventé finit par porter nos propres questions.

Ce que ces deux épisodes m’ont appris

Le premier enseignement, c’est qu’on n’est pas obligé d’attendre la crise pour changer de vie. Aurélia n’a pas eu de burn-out pour la pousser dehors. Elle a écouté une dissonance tant qu’elle n’était encore qu’un murmure, et elle a choisi plutôt que subi. C’est sans doute ce qui m’a le plus marquée.

Le deuxième, c’est qu’une reconversion professionnelle tient moins d’un saut que d’un réalignement. Aurélia le formule simplement : aligner ce qu’on pense, ce qu’on ressent, ce qu’on dit et ce qu’on fait. Simple à dire, beaucoup moins à vivre, et jamais seul dans son coin.

Le troisième me concerne directement. Aurélia ne parle pas de bonheur, un état qu’elle juge impermanent, mais d’être parfaitement à sa place. Elle a fait sienne une expression que j’adore : se lever avec envie et se coucher sans regret. Je crois que je vais la garder un moment.

Écrire pour y voir plus clair : quatre conseils d’Aurélia

Écrire en flux libre, le matin

Prenez une demi-heure, le matin ou à un moment calme, et écrivez tout ce qui vous passe par la tête, sans vous relire. Souvent, une idée émerge ou une décision se clarifie d’elle-même.

Laisser tomber l’exigence du joli

Les fautes et les phrases bancales n’ont aucune importance quand on écrit pour soi. Ce qui compte, c’est de lâcher la pensée telle qu’elle vient, sans la juger.

Se demander pour qui l’on écrit

Écrire pour soi et écrire pour être lu sont deux exercices différents. Si un lecteur existe, même un proche, interrogez votre intention : qu’avez-vous envie de transmettre, et pourquoi ? Ce pourquoi devient votre boussole.

Passer à l’action sans attendre la phrase parfaite

Aurélia cite Alain : le secret de l’action, c’est de s’y mettre. Un texte n’est jamais complètement fini, et accepter cette part d’imperfection fait partie du chemin.

Écouter les deux épisodes avec Aurélia

Aurélia raconte son parcours avec une liberté et une ténacité joyeuse qu’un article ne restitue qu’à moitié, hélicoptère compris. Les deux épisodes, son histoire puis ses conseils pour se lancer dans l’écriture, sont disponibles dans leur intégralité dans La petite voix.

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